17 ans de faux-semblants.


     J’étais assurément convaincu que cet exercice me serait plus aisé. Malgré tout, je peine à en jeter un véritable commencement. Pourtant, je regorge désespérément de pensées vacillantes et je dois m’efforcer de les fixer.

Commençons néanmoins par un constat aussi réaliste que réel : je ne pourrai pas m’attarder sur ces dix-sept années, entre ma onzième année et ce jour, où tout ce que je croyais convenir à ma conception d’aimer n’en talonnait pas le centième.

    Évidemment, il m’a été donné d’éprouver à ce moment ce que je pensais être un véritable amour. Tant s'en faut, je le sais maintenant. Abrégeons donc les souffrances du résumé de ma jeune existence entre faux-semblants, trahisons, déceptions et pire encore. Voilà comment traduire dix-sept années d’un splendide gâchis.

Seuls trois ans m’ont véritablement animé et autorisé à croire en une perception toute proche d’un bonheur. Enfin, disons que je m’attachais sans nul doute à vouloir concevoir cette relation comme le synonyme de mon insatiable quête d’un quelconque épanouissement. Je m’y suis accroché, attaché, pas elle...


    Je ne déclinerai pas davantage ces longues années. Ce ne sont pas elles qui m’ont construit, bien au contraire. Elles m’ont surtout amené à ce que je veuille autre chose que de me complaire dans une résignation à toute épreuve. Pourquoi courir après un but s’il ne peut que partiellement être atteint ? Plus rien ne m’y oblige et, à vingt-huit ans, je suis déjà bien trop fatigué de toutes ces expériences infructueuses, inutiles et si fausses...

Malgré tout un sursaut :


    Cet état de résignation côtoie très aisément le sentiment de nostalgie.

Dès lors que vos conceptions s’étiolent au fur et à mesure de vos vaines tentatives et que vous n'espérez votre plénitude que par la singularité d’une vie résolument solitaire, tout votre être, dans un dernier sursaut, vous donne cette ultime chance de vous accrocher aux seuls souvenirs qui ont véritablement compté pour vous. Voilà à quoi sert, à mon sens, la nostalgie : pas à regretter, mais bien à vous rappeler à l’ordre, vous éviter de déraper dangereusement vers un ultime absolu souvent désastreux et irrémédiable. C’est un sentiment, non réparateur en soi, mais salvateur qui vous pérennise en un avenir, sûrement pas aussi beau que vous l’auriez souhaité, mais un avenir tout de même.


    Cette digression explique à priori comment je me suis retrouvé à m’inscrire sur ce site : « Copains d’Avant ». Je ne peux pas vous avouer que cette action avait un but déterminé, pas du tout. Je devais y chercher ses souvenirs qui me donneraient une raison d'exister, de s’imaginer que quelqu’un, quelque chose, quelque part vous aidera à vous sentir moins seul, moins inutile. Se rappeler à ce que l’on a été, ce que l’on a fait et qui a pu avoir une importance pour d’autres.

    Enfin, je ne saurai vous dire pourquoi je l’ai fait, mais le seul acte dont je me souvienne vraiment est qu’en m’inscrivant, j’avais espéré y recroiser cette personne qui caractérise ma nostalgie, aux bons souvenirs de celle qui a compté pour moi, que je n’ai pas oublié et que je désirerais réellement retrouver : Émilie.


Nostalgie et résignation sont ainsi l’aboutissement des vingt-huit ans de mon jeune vécu.

Est venue l’étape d’élucider les troubles sentimentaux qui me rongent aujourd’hui. Ils sont forcément le résultat d’une construction particulière, tout autant que l’est  ma façon de les entrevoir dorénavant. Ce ne sera évidemment pas sans mal que je m’adonnerai à cette transcription littérale mais cela vaudra sans nul doute l'effort que je vais y consentir.

Il est un désir bien plus grand que d’essayer sans cesse de se convaincre du bien-fondé de nos actions, celui de maîtriser notre avenir. La construction de mon amour me suffit à elle seule à ne pas vouloir éteindre les lumières de mon passé et me libérer du poids de mon avenir. Je suis bien de ce que j’ai vécu et ne veut le réitérer au risque de l’amoindrir ou, pire, de le faire disparaître.

Je suis ce petit enfant avec son cerf-volant et on dira que cela me suffit...

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Prémices d’une réjouissance :


    Et ce jour fut venu où la joie me transporta à répondre à son message. J’étais à la fois si heureux, mais quelque peu dépité de découvrir qu’elle réside si loin. C’est donc peine perdue que de la revoir un jour...

Je m’empresse à lui répondre malgré tout, bien résolu à ne pas laisser filer mon souvenir, ma nostalgie. La chance me sourirait-elle pour une fois ? Sa réponse a été rapide et annonce qu’elle est revenue parmi nous. Elle est donc là, à quelques dizaines de kilomètres de moi. Dois-je l’inviter à nous rencontrer de suite ? Non, je ne dois pas la brusquer. Pourtant, oui pourtant, une immense réjouissance m’emplit de toute part. C’est si agréable. Mais non, attendons un peu. À ma plus grande satisfaction, c’est elle qui me le propose, dès ce soir. J’exulte ma joie devant l’ordinateur qui n’en demandait pas tant, et commence à ressentir une grande inquiétude : ne serait-elle pas déçue de ce que je suis devenu ? Nous verrons bien et ce ne serait, à près tout, qu’une veine expérience de plus. J’en ai une certaine habitude malheureusement.

La rencontre :


    21 heures et 30 minutes, aux abords d’un vieux manège en bois qui illumine ses alentours, je l’aperçois s’avancer vers moi qui viens à sa rencontre. Elle est belle, toujours aussi belle. Elle est grande, très grande en comparaison de mes seuls souvenirs. Elle est femme, tout simplement. Mon sourire traduit sans conteste ma joie et mes jambes flageolantes mon appréhension. J’ai tellement envie de la serrer dans mes bras. Pourquoi ? Je ne le sais toujours pas. Et dans un élan de courage..., je m’incline à lui faire la bise, seulement. J’ai l’impression de rêver, mais elle est bien réelle, dix-sept ans après.

Entre destin et nostalgie :


    Le maître mot ce soir sera de laisser libre court à la magie de cette rencontre, en toute simplicité, sincérité et nostalgie. Je m’attelle ainsi à être moi-même, et seulement moi. Je laisse loin tout jeu de séduction comme on le ferait à l’habitude. Ce n’est pas le but, pas mon but. Et puis, cela m’est de toutes les manières impossible étant donné qu’elle est restée mon premier amour. L’approche en devient dès lors bien différente. Je veux simplement profiter d’elle et de l’extraordinaire chance de partager à nouveau un moment avec elle.

    Plus le temps passe à ses côtés et plus les minutes me paraissent courtes. Le temps défile si vite et je ne pas la laisser partir encore. Que m’arrive-t-il ? Je l’écoute, et tout en lui prêtant une oreille attentive, je ne peux résolument faire autrement que de me soumettre au fait qu’elle me plaît davantage à chaque instant. Elle se rend rapidement compte que je lui souris aussi intensément que ses propos ont réveillé de l’espoir chez moi. Elle parle, je me vois. Elle détaille ses sentiments et ses défauts, j’ai cette inquiétante impression qu’elle se livre à ma description. Elle ne s’imagine pas du bien qu’elle m’offre à me sentir pour une fois la possibilité d’être compris, de partager tant de pensées communes, d’évoquer autant de détails qui ne pouvaient normalement pas nous convenir à tous les deux. Aussi longuement que nous discutions, nous faisons face à ce qui semblait nous manquer : deux personnes qui s’étonnent à se comprendre. Elle me vole mes mots, je lui finis ses phrases. Elle dévoile ses humeurs, je lui transcris ses états. Je lui parle de mes buts, elle me les traduira en ses objectifs... Comment tout cela peut-il être vraisemblable ? Que s’y cache-t-il ? Insensé, irréel et magique.

    L’aube se dévoile à l’horizon. Nous le contemplons monter au-dessus de nous, au-dessus de ce lieu qui a marqué notre histoire, notre jeunesse. Oui, nous sommes retournés sur notre chemin de croix comme si nous avions besoin d’avoir la certitude que ces instants appartenaient bien au présent. Nous devions aussi sûrement les mêler à notre passé et les laisser nous révéler ce que nous voulions vraiment t maintenant.

    La simplicité de cette nuit, l’unicité de ce moment et la sincérité de ce partage ont froissé ma résignation, notre résignation. Ah oui, j’ai oublié de vous dire qu’elle était plongée dans le même état que le mien dû à un très récent passé douloureux et difficile.

    Le glas de notre séparation a sonné. Je peine à la quitter. Je rêve de l’embrasser, mais pour rien au monde ne voudrais gâcher cette nuit. Elle m’a touché, atteinte aussi loin que personne d’autre ne s’y était réellement risquée. Elle ne le sait pas plus que je ne veux y croire. Pouvais-je vraiment me donner le droit d’espérer qu’une personne aussi sincère et aussi semblable à mes rêves s’abandonnerait à ma seule conviction que nous devions reprendre là où, dix-sept années plus tôt, nous nous étions arrêtés ? Assurément que non. Ne suis-je pas un infatigable fataliste ? Évidemment que si. C’est trop beau pour moi !

Tout s’enchaîne si vite parfois :


    Je rentre chez moi le coeur léger. Malgré cela, je m’efforce à une évidence : elle ne peut pas partager tout cela. Pourtant, elle me fait signe d’un petit message qui me va droit au coeur. Je devrai être plus serein. C’est pire. Elle me manque tant déjà. Elle m’a fait naître des envies que je ne me connaissais pas, un optimisme qui ne me ressemble pas et une joie qui ne me quitte plus. Je suis perdu devant ces effroyables pensées que je ne maîtrise absolument pas, nouvelles, incohérentes parfois, mais si voluptueuses. À cet instant je me jure de ne plus me laisser guider par la fatalité et devenir l’acteur de ma vie et pourquoi pas de mon bonheur. Je vais me donner les moyens de me laisser aller aussi loin que son intense regard me transportera, aussi loin que notre sincérité nous le permettra.

    Sincérité née d’une simple soirée, je me devais de la faire perdurer en cette nouvelle journée. Je m’attelle ainsi à mon clavier et entame de longs monologues pour qu’elle sache tout ce que je déborde de lui dire. Je rédige avec une étonnante facilité. Mon inspiration est sans faille. Elle n’est autre que ce petit bout de femme, sans limite. Je m’applique à la remercier surtout, de ce qu’elle m’a apporté en aussi peu de temps. Je lui gage mes pensées les plus profondes, les plus personnelles. Je me livre tout entier, sans concession, en toute sincérité. C’est déjà si long d’attendre, de penser que je ne la reverrai peut-être pas. Non, je ne peux m’y contraindre. Il est bien trop tard maintenant. Et si je me refuse désormais à la fatalité, je dois me remettre pleinement au destin. Je suis certain que ce destin s’amorce de lui-même, avec nous, pour nous, il ne peut résolument en être autrement... (petit saut dans le temps)

    Je me réveille avec une désopilante légèreté, celle de son image qui ne me quitte plus. Je découvre bien tard désœuvré qu’elle a été capable d’une étonnante initiative : me surprendre tard dans la nuit, à ma porte. Désœuvré je disais. Oui de ne pas l’avoir entendu. Sensation horrible de se sentir à la fois coupable, imbécile et touché. Coupable de lui avoir privé de son sommeil (et surtout de sa joie). Imbécile d’avoir laisser filer cette petite perle qui voulait me rejoindre, et moi qui n’espérait que cela depuis l’avoir quittée. Touché par ce simple geste, mais si nouveau pour moi. Oui, c’est bien la première fois qu’une personne (et quelle personne) daigne avoir l’envie de me surprendre, pleine de ressources... (Nouveau petit saut).

La délivrance :


    Mon interphone retentit, interrompant mon interminable attente. Elle est donc venue, comme si je ne pouvais en être certain. Elle est là et cela, maintenant, j’en suis sûr. C’est en somme l’ensemble de ce moment de panique qui m’entraîne à ces incohérents propos. Je suis tellement assuré de ne plus l’être du tout. Oui, j’ai peur. D’elle évidemment, de ce qu’elle est assurément et de ce que je suis naturellement. Je vire, revire dans mon couloir, et maintenant, la main sur la porte, je sais qu’elle est toute proche. C’est bon, c’est dur, que faire, quoi faire ? Arrêter de réfléchir, je crois, suffirait. C’est à cet instant que je l'aperçois, arrivant à grandes enjambées. Elle sourit. Putain ce qu’elle est belle. Quelques secondes m’ont suffi à me rappeler qu’elle a été l’instigatrice de notre premier baiser, ne me laissant autre choix que de m’y adonner. Et pourquoi ne serait-ce pas l’inverse aujourd'hui ? Je me raccroche à cela au moment même où elle passe le seuil de ma porte et ne lui laisse autre soupir que de la cueillir dans mes bras...elle s’abandonne.

    J’ai bien malheureusement résumé ce passage à sa plus simple expression. N’imaginez pas que ce soit par négligence, bien au contraire. Dites-vous qu’il n’y a pas une seconde que je n’oublierais, pas une minute que j'effacerais et pas un instant que j’échangerais. Je me préserve un peu, car je ne vous cacherai pas que ça fasse aussi mal que ce fût intense. Et puis mes mots ne sauraient être capables d’en décrire toute la substance.

Interlude affligé :


    Voici plusieurs semaines où je n’ai osé m’accabler davantage à ce que je doive considérer comme un exutoire, préférant les saintes valeurs du houblon, de l’orge et du malt, véritables sources d'affections sincères, fidèles et durables. Il m’a fallu profiter de chaque instant qui s’offrait à moi, et, le plus drôle est que dit comme cela, on pourrait croire à une panacée. Que nenni, s’efforcer de profiter des plaisirs qui se tendent vers vous vous détourne de ce qu’ils auraient dû être : arrogant de démesure et étranger de toute considération salvatrice.

    En somme, toute la valeur du plaisir réside en ce qu’elle ne se confonde jamais avec un simple divertissement. Se divertir... simple verbe qui délie l’effroyable pugnacité des moments absolus d’une vie sans trouble. Et, elle devrait pourtant réconforter le règne du serein et du bien-pensant, mère du bien-être. Mais ce serait omettre une évidente réalité à côté de laquelle vous êtes passé sans même vous en rendre compte tellement elle vous paraît courtoise, d’une amie qui ne vous sépare jamais quoique vous en fussiez capable ou non. Cette amie, c’est cette petite conjonction connue sous le nom de “mais”, celle qui vous rappelle à l’ordre, toujours, qui vous efface de vos rêveries, vous transpose à la réalité, cette simplissime marque que rien n’est entier, rien n’est absolu...

    Ais-je autant déraisonné que je ne puisse plus rétablir le cap de mon frisson passé, même s’il me traverse toujours de sa course effrénée au rythme de mes pensées amères ?

    Elle était donc là, pour moi et rien que pour moi... elle était belle, si belle, et je la désire tant encore. Quelques heures en sa présence ont su décupler cette conviction de s’abandonner sans crier gare. Entrelacés, entremêlés et entre ce que vous voudrez, mais, entre ces deux là, le temps s’est figé à l’instar de leur condition “résignatrice” et désinhibé leur instinct de complétude.

    La suite de ce moment n’appartient qu’à eux et à eux seuls et vous autoriserai seulement à entrevoir ou espérer que ce que vous auriez de plus beau, de plus intense et de plus et de plus invraisemblable à ressentir ou imaginer.

    Beaucoup diront à ce stade : « oui, je sais, je connais !». Peut-être bien ou peut-être pas. Je ne veux ni juger, ni me considérer l’unique apôtre de ces faits. Et, ce serait vraiment navrant que ce que cette putain de Terre a de mieux ne donne pas à chacun le droit d’exister pour un autre, d’exister pour l’autre, simplement. L’unicité de cet instant ne vaut que pour ceux qui le partagent et ne préfigure en rien que d’autres ne puissent s’y adonner. Cet instant me renvoie l’image de celui que l’on nomme communément “le passeur”, s’enorgueuillissant de permettre à ses migrants d'aborder une nouvelle vie dans ce qu’ils considèrent être leur éden, et pour moi, de quitter l’obscurantisme puéril de mes affections passées.

    Voilà, je suis de l’autre côté, de celui où l’on ne revient pas, où l’on s’abandonne en s’assurant qu’il ne peut être pire que l’autre et où l’on imagine que nous restons libres d’y retourner quand bon nous semble. Mais où seule l’imagination en est dès lors capable. Le pas est fait, il est sans détour et sans retour, je le sais que trop bien aujourd’hui. Ces quelques instants m’ont basculé à jamais en ce nouveau monde intransigeant qu’est celui de devenir adulte. Je considérais avoir été en mesure de déjà l’avoir appréhendé. Il n’en était rien : être mâture n’assure pas d’être adulte. Et pourquoi sais-je l’être à ce moment ? Vous ne pouvez concevoir arpenter les traces de vos aïeux en vous contentant de savourer les seules joies que vous espériez être du bonheur et que vous démantelez au fur et à mesure que vous vous en approchez. Il a ce don de vous procurer autant d’assurance et de volupté que d’amertume d’avoir seulement osé vous en féliciter avant.

    Il me faut me recentrer sur le chemin de ce qui m’a amené jusqu’ici. J’ai commencé, je dois finir, en finir, et ne plus me laisser aller à toute autre considération que celle de mon salut. Un salut bien éphémère, dont tout le mérite reviendra à ce qui me l’impose... Toute action débutée connaît son apogée avant de s’effacer inexorablement dans l’oubli. Je m’effacerai donc ensuite et ce ne sera qu’en ce terme que la folle mécanique de mon esprit s’éteindra d’elle-même... enfin, je l’espère vivement.

    Reprenons donc...

La douceur d’un éveil :


    Une simple nuit en sa présence me procure ce goût amer de ne pas en avoir vécu de semblables auparavant. Aurai-je vraiment perdu autant de temps ? Cette amertume s’évince si vite au regard de son doux visage apaisé, tranquille, serein. Oui, elle dort paisiblement à mes côtés. Quoi de plus naturel que de profiter de cette image, celle qui m’entraîne au paroxysme de mon exaltation.

    C’est à chaque fois le même refrain... tout se répète, mais ne ressemble d’autre. Chacun de mes éveils en sa compagnie semble guidé par le refrain qu’elle m’impose, une douce musique, unique et délectable, empreint d’une inconditionnelle ferveur à me l’entendre jouer, associée à la mesure de ses gestes. À chaque ouverture de mes paupières, le bal débute. Je suis tout proche d’elle, lénifié à son contact. La vision encore voilée de cette douceur réussit déjà à déclencher le spectacle. Mes yeux s’écarquillent tandis que le reflet de sa beauté transperce aussitôt le cristallin de mes yeux. Les notes m’emplissent la tête, elle devient le diapason de mon réveil. Chacune de ces sonorités tient place sur la partition de mon coeur. Elles résonnent à ses battements et il se rythme à leur refrain. Aucune autre mélodie n’eût été capable de me faire mouvoir avec autant d’efficacité et d’intensité. Il est tellement troublant de se sentir ainsi noyé dans ce bain de croches et de bémols, bien incapable de couper court au spectacle qui semble encore plus long que toute autre symphonie. Elle est cette petite musique qui ne daigne plus quitter mon repos, qui m’anime au point de ne plus m’en lasser. Je sais que je l’aime aussi fort que les décibels du refrain qu’elle me compose...

    Il est très difficile d’expliquer à quel point chacun de mes réveils fut instants de pure magie, bien incapable de refermer mes yeux qui m’autorisent à entrevoir ce que j’eus été impuissant à rêver. Merci infiniment de m’avoir permis de croire en ce bonheur que ta seule présence a su me susciter.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé...”

Alphonse de Lamartine  _________________

Neurosis - Falling Unknown)

Il était une fois un petit garçon...  :


    La vie est ainsi faite : c’est au moment où vous n’en attendez plus rien que vous vivez tout. Il m’aura fallu attendre vingt-huit années pour découvrir la puissance d’un sentiment.

    Un petit garçon, seul, sur une gigantesque étendue de sable semble découvrir qu’il n’est pas tout à fait solitaire. Il tient dans sa main un objet qui le laisse aussi perplexe que curieux de savoir ce qu’il serait capable d’en faire. L’intelligence née de l’homme viendra très vite à bout de ses réflexions... Son ignorance le grandit à épier chaque centimètre de ce grand ensemble quadrangulaire et révéler son secret. Il comprend dès lors que c’est en confrontant l’objet dans l’espace où il se trouve qu’il prendra tout son sens. Il est à ce point déjà un garçon qui s’émancipe à quitter le cocon dans lequel il se croyait être isolé, préservé et unique, bien au chaud. Pourtant, il est lui-même un objet insécable de cet univers. Le théâtre de son amusement convie tout ce qui l’entoure à tournoyer avec lui sur les planches de son adolescence naissante. Ce nouveau décor planté l'émerveille autant qu’il se sent dès lors l’un de ses nombreux atours, indicible et laconique. Il est un compagnon béotien de l'arène de la vie.

    La clarté de son éveil rend possible sa liberté condescendante d’emplir l’immensité de chacun de ses mouvements savamment cadencés. Tout est limpide. Il prend ainsi son élan convaincu de son rôle catalytique engendrant, par son action, la réciprocité qu’il espère. Le résultat ne se fait attendre. Le mystère de cet objet s’évince à mesure qu’il se déploie au-dessus de lui. Maintenant tendu, il se meut aussi léger que l’air qui le porte. Notre jeune ami s’extasie. Il tient à bout de bras l’armature d’une liberté qui ne pourrait exister sans lui, mais que seul, il n’aurait connu. Il se confronte à la subtile intelligence d’une nature qui fait croître toute chose de sa complémentarité à en faire naître d’autres. Il est émerveillé de ce spectacle qui s’offre à lui, comblé d’une étrange volupté à se sentir grand, libéré mais tout aussi épris de cette sensation qu’il ne veut plus abandonner. Une addiction permissive et contingente.

    Voilà, un simple cerf-volant, inconnu à son origine lui a dévoilé tour à tour qu’il était capable de bien plus qu’il ne lui était donné de soupçonner auparavant : adolescent de sa complétude au monde qui le ceinture et adulte par la plénitude rédemptrice de sensations enivrantes et suprêmes. Il enserre dans ses doigts les rennes de la vie, liant en son bout son épanouissement. Le fil de ce bonheur lui offre tant de beauté qui l’aveugle toujours et ne l’épargne pas du danger insidieux qui le guette, euphorisé par la réplétion de son état, heureux qu’il est. Le vent de la géhenne s’abat déjà sur le squelette de sa tendresse volatile et fend le cordon qui les unit. Ils sont désormais seuls dans cet espace qui les a irrémédiablement déliés. Le souffle du destin est si puissant qu’il en devient utopique d'espérer un quelconque retentissement. On devrait se rassurer, qu’ils deviendront grandis et libres, mais la liberté ne concède qu’aux seuls ignorants son caractère congratulant d’y trouver un asile. Maintenant, il la devine cette liberté s’éloigner de lui, resurgir en dehors de lui. Il referme sa main sur le cordeau où glisse sa fatalité et tombe à ses pieds, lourd de la vie qu’il a jadis porté. Le vide s'amoncelle sur lui comme la misère sur le monde. Il a été touché par la grâce de son bonheur, en n’en espérant pas tant, et se résous d’avance à le transporter avec lui partout, toujours, tel le fardeau de son épanouissement comme pour ne jamais l’oublier, continuer à le faire se mouvoir au-dessus de lui, dans ses mains, dans sa vie...