Je l’aime comme jamais je ne fus capable d’aimer davantage.  Comment traduire ce niveau d'affection auquel je ne m’étais même pas laissé imaginer qu’il puisse être aussi intense ? État de fait qui ne mérite sûrement pas de m'appesantir à les énumérer tous. Je déclinerai principalement les grandes lignes de ce qui m’animera aussi longtemps qu’elle existera, impuissant à faire tarir la mémoire de ce qu’elle m’évoque.

   

    Elle est la personnification même de mon amour, incantation divine de mon aspiration à la faire vivre encore et encore. Le coeur humain n’a que deux ressorts, l’ambition et l’amour. Sous le nom d’amour, on peut comprendre toutes les affections expansives qui portent l’homme hors de lui-même, lui créent un but, des objets supérieurs à sa vie propre, le font comme exister dans autrui, pour autrui. L’amour c’est l’âme qui ne meurt pas, mais qui ne se suffit jamais à lui-même, qui s’intensifie de l’autre. Apologie d’une conviction sans cesse plus convaincue. Je n’oublierai jamais tout ce qui peut ressortir de pareils instants. Comment me serais-ce possible d’en dissiper un seul ? Je crois m’être préservé tant d’années pour ne plus en avoir la force aujourd’hui. Elle a su étioler ma carapace, pénétrer mon assurance, agrandir mon émoi, traduire ma complexité et me laisser transpirer de quiétude.

    C’est en somme de cette fatalité que je ne peux m’acquitter. Aux premières lueurs du jour, elle m’emporte dans un insaisissable balai de sérénité. Je traduis la facilité de l’aimer au plus haut point de m'inonder constamment de son plaisir. Je suis d’autant serein qu’elle est comblée. Je n’aspire qu’à son bonheur. Je veux tout lui donner, ne rien garder pour moi. Elle aura tout ce que je déborde de vivre. C’est ainsi qu’elle m’accompagne, sans le savoir, toute la journée, dans chaque chose que je fais, du plus insignifiant au plus troublant. Un rayon de magasin, le détour d’une rue, une page internet, le contact d’un objet... Je sais ce qui lui aurait plu, ce qu’elle aurait détesté... Je sais ce que je veux lui offrir, lui partager, la surprendre... Je suis bien, rangé de mon égoïsme, imprégné d’elle. Ne vous y trompez pas, je ne suis pas esclave. Je découvre seulement le partage sincère, naturel et dénué de toute empreinte intéressée. Elle m’exhorte à devenir le témoin de ma volonté à la rendre heureuse en me conférant le droit de me suffire à cela. Elle n’est pas en moi comme une couche superposée de mon ego, mais bien la traduction de ce que je suis à cet instant : moi. Le “connais-toi toi-même” de Pascale aura peut-être omis de préciser qu’il n’aura été possible de m’en persuader qu’à l’unique condition de me connaître d’elle, au travers d’elle. Je suis épanoui, libre et serein, pour elle et par elle. Je me refuserai à l’ostentatoire fatalisme de lui conférer le rang de personnification même de l’amour... elle est juste le mien, mon petit amour personnel, l’équilibre de mon assurance, de mon épanouissement, de ma grandiloquente aisance à me confondre à elle, en elle.

    Il n’est vraiment pas aisé d’expliquer tout cela sans en lister toutes les formes qu’il a pu prendre en moi. Je ne dois pas évoquer tout ce que j’aurai aimé encore vivre avec elle, tout ce que l’on n’a pas eu le temps de faire, de se témoigner ; accumuler les traces et les signes évidents qui auraient dû nous conduire plus loin, nous assurer une légitimité à ce qui ne pouvait être autrement... Non, ce serait m’inventer des regrets altérant à la fois l’existence même de son souhait et la condition impérieuse de sa liberté. Je n’ai pas le droit.

    Ce que j’ai le droit, c’est de la remercier infiniment de la sincérité avec laquelle elle est entrée en moi, de la simplicité avec laquelle elle m’a offert ce trésor que toute ma vie durant je transporterai vertueusement aux confins de mon attachement. J’ai aussi le droit de lui espérer d’être heureuse aussi fidèlement que je l’ai été avec elle. J’aimerais lui offrir la complétude de cet absolu comme le magistère de son épanouissement futur, lui garantissant, si besoin en est, la sincérité de celui qui l’aimera un jour.

    L’avènement de cette rémission sentimentale ne subsistera malheureusement pas à sa cooccurrence névralgique de ce qu’il ne sera plus. Oui, j’ai souffert et souffre d’un inéluctable manque que ma raison ne saurait corrompre. C’est en cela qu’elle dépasse mon simple amour pour se confondre en une passion. J’ai cherché à compromettre ma quiétude, aspirant au souhait de l'exécrer, une haine viscérale et inaliénable qui m’aurait apaisé. Je me suis battu pour m’imprégner de cette colère, seule garante d’une nouvelle stabilité. En vain. Opposé de l’effet tant souhaité. Elle est aussi çà la passion, elle me rend prisonnier de son honnêteté, prisonnier de l’intensité qu’elle me suscite.    

    Elle emplit mes pensées, jours et nuits, alors qu’elle ne sera plus. Troublante révélation de s’habituer à cet état. Continuité routinière de se sentir bien par ce seul souvenir d’elle. Je ne pensais vraiment pas que cela aurait été possible. Je n’évoque ni un souvenir défunt en regrettant ce qui n’a pas été, ni un avenir incertain de l’ordre de l’espoir, mais juste une considération magnanime d’un extraordinaire vécu. C’est le chemin de traîne qu’aura laissée cet amour, faisant subsister cette tendance à éprouver des sentiments d’une intensité peu commune, une affectivité, une émotion ou une sensibilité exacerbée et durablement encrée dans mon présent. C’est peut-être cela la passion dévastatrice d’un convaincu vécu et d’une symptomatique envie de la faire vivre de façon exogène à ce que j’aimerai de plus grand pour elle, pour moi. Elle m’a fait vivre de son amour et je veux lui rendre la passion de ce qu’elle m’a fait naître. J’aime cette passion. Voilà, amour et passion sembleraient se confondre et me transfigurer à la belliqueuse adoration de mes sens.

    Je crois en être à la névrose de l’office d’une accalmie salvatrice. Paradoxe de mes sentiments qui m'exhortent au plaisir ultime de les sentir se déchirer, se contrecarrer et finalement s’agenouiller au-devant de mon arcadie sacralisée. Rien n’est plus simple qu’une soumission délectable à ce qui est plus fort que notre raison. Je ne me bats contre personne, contre aucun de mes sentiments, même pas contre la fatalité. Je les éduque à m’émerveiller de leur complexité et de leur véracité. L’éducation passionnelle de mes maux me conditionne à un nouvel équilibre, complaisance et complétude seront dès lors bien au-dessus de tout autre assentiment dénué d'intérêt.

    N’oublions pas non plus que la passion à ce don d’être synonyme de bienveillance et de torture. Faire la part des choses et se rappeler à l’amour nous sauvera du risque encouru par l’allocentrisme où elle voudrait nous faire glisser. C’est le risque à payer quand vous vous sentez plus fort que la raison voudrait vous amoindrir.

Je crois qu’il est l’heure maintenant, d’en appeler à l’écoute du coeur et du corps et me conforter à la douleur de mes convictions ou me conforter à l'ivresse de mes sensations.

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    Voici venu le douloureux moment de conclure alors même que j’oublie tellement de choses, que je ne suis pas sûr d’avoir su explorer le vrai sens qu’elle aura pris dans ma vie. Je retiendrai surtout qu’elle est la pièce de mon puzzle qui me manquait pour former l’image de ma plénitude.

   Apologie d’un amour déchu qui ne l’est pourtant qu’en apparence, me conférant encore ce droit de m’y abandonner complètement. Elle m’a donné tout le sens de ce que je serai dès à présent. Elle m’aura poussé à me révéler. Elle a su m’emporter dans les méandres de l’Amour, aux confins de la passion à laquelle je ne pouvais convenir d’une existence réelle et encore moins durable.

    Je sais maintenant ce que je dois faire de tout cela. Ne pas l’oublier, çà c’est certain et le nourrir de mes convictions. Sûrement très imbécile de le penser, mais elle a été enfant mon premier amour et demeura adulte mon dernier. Il faut une finalité à chaque rêve d’homme. Elle existe pour moi cette finalité et je ne peux que m’y absoudre.

    Mon ultime conclusion sera que cette passion n’a pas fait place à mon amour, mais qu’elle se conditionne bien à ses côtés, fidèle témoignage de ma véritable sérendipité.   

Les femmes font les pires folies pour allumer une passion, et prennent

la fuite devant l’incendie”


 Laure Permon Junot, duchesse d’Abrantès ___________

Dark Moor - A Lament of Misery (version accoustique)

Merci à toutes et tous qui auront eu la patience de me lire jusqu’au bout.

J’espère ne pas avoir commis l’indigne erreur de le faire percevoir comme une complainte personnelle. S’il en était le cas, vraiment désolé puisque je ne voulais absolument ni me plaindre, ni susciter quelconque compassion.


Sincèrement,

   


        Benjamin